15.07.2009

03 - Littérature d'émergence

La colonisation a-t-elle vraiment mise en contact ? Césaire fait le bilan de la colonisation et voilà ce qu'il trouve : cette colonisation a laissé derrière elle « des sociétés vidées d'elles-mêmes, des cultures piétinées, religions assassinées ». En 1959, Césaire prononce cette réflexion, à l'occasion de la conférence de Rome : Il parle des nouvelles formes de colonialismes. Lors de cette conférence il insiste surtout sur la légitimité de l'art dans la construction des nouvelles sociétés noires. L'art est loin d'être une pratique marginale mais justement, assure cette renaissance des nouvelles sociétés noires. <!-- @page { margin: 2cm } P { margin-bottom: 0.21cm } -->

Voilà ce qu'il déclare alors : « c'est aux poètes, aux artistes, aux hommes de culture, aux écrivains, qu'il appartient de constituer ces grandes réserves de foi où les peuples puisent le courage de s'assumer eux-mêmes et de forcer l'avenir. » Ce qui définit encore une fois le projet de la négritude. L'art est là pour représenter ce passé, pour parler de la traite, de l'esclavage, de la mort, pour retranscrire ces moments critiques et constituer ces réserves de foi pour que les noirs acceptent de devenir les acteurs de leur histoire. La négritude est la renaissance de l'homme noir qui renaît de ses cendres plutôt de la subir depuis des siècles et des siècles.

Finalement, la littérature participe à la renaissance historique des noirs et elle est le manifeste de la dignité et de la liberté des noirs, ainsi que le signe de leur ouverture envers tous les autres. Pour Césaire, l'antillais, le pays natal est une interrogation. Il appartient à un espace géographique et culturel qui rend la référence plutôt lointaine. Il y a donc un paradoxe. Breton dans sa préface le rappelle aussi. Un paradoxe à écrire un Cahier d'un retour au pays natal alors quel'Afrique est fantomatique et mytique. La négritude ne peut pas être la nostalgie de l'Afrique d'avant la déportation. Il y a donc une illusion de retourner à une Afrique qui n'est plus comme avant. On ne peut pas se contenter d'un retour à un pays perdu. Du point de vue de Césaire, il n'est pas possible d'annuler l'Histoire, en revanche, pour l'antillais, il y a un impératif que Césaire va exprimer, celui de la nécessité de vivre le métissage créé par la violence même de l'histoire. Donc la négritude de Césaire n'est pas un retour nostalgique à ce qu'on pourrait appeler une négritude des sources. Le pays natal dont il est question dans ce titre (titre problématique, qui, de toute les façons, reste ouvert, titre qui peut être l'objet de multiples interprétations) serait plutôt une conquête à construire et à faire. Ce pays natal n'est donc pas un pays à retrouver mais à conquérir. La négritude célébrée par Césaire est d'abord la prise de parole de ceux qui n'ont pas le droit de parler. Le poète se propose d'être le message, le traducteur de leur déception.

Pour le poète, ces stéréotypes ne peuvent en aucun cas aveugler ce poète et l'empêcher de voir la phrase d'ombre. Il veut célébrer une négr? debout et libre. (page 61). Pour marquer cette rupture entre la vieille négritude, le bon nègre, le valet, l'esclave et l'avènement de la nouvelle, Césaire exprime cette métamorphose debout dans le sang. Cette poésie elle procède selon une manière précise, prend des images convenues, elle va détourner tout cet imaginaire-là et va recréer et célébrer un nouvel imaginaire. Césaire procède à la recréation d'un univers poétique original et imaginaire. Césaire veut produire une œuvre de lyrisme. Il veut produire un texte lyrique révolutionnaire. On peut retrouver dans son écriture le tamtam verbal, le rythme de l'Afrique recréée dans le Cahier. Au début du cahier, le poète parle de ce noir qui a du mal à se reconnaître qu'il est un noir comme les autres. Ce noir n'a pas de sympathie avec les autres nègres, ce qui veut dire que c'est un être aliéné, qui se renie soi-même. L'enjeu est de s'accepter et d'accepter toute son histoire, ainsi que les pages les plus sombres et d'humiliation. C'est une histoire qui a profondément atteint l'être noir et qui continue de l'atteindre à travers les générations et donc bien entendu, dans le cahier, on est conscient de cette dimension de honte par rapport à sa propre histoire. Le cahier signifie qu'il faut accepter son histoire mais avec l'esclavage aussi.

Le poète trouve un mot pour signifier cette violence : le mot « cadavérise » : la vieille négritude progressivement se cadavérise. Il est donc fasciné par la figure mythique dans la littérature du poète rebelle, du poète presque magicien, du poète qui a du pouvoir sur le monde ; lorsqu'il parle, il fait. Il est hanté par Rimbaud en particulier, par notamment, « saison en enfer » et le Cahier est ce retour à la Martinique qui correspond un peu à un enfer. Il est fasciné par le poète qui écrit « mauvais sang » et il est fasciné par ce poète qui rêve de partir. (page 22)

Dans ce cahier on retrouve des vers qui sont un pur hommage à Rimbaud, ce sont aussi des vers qui parlent de la violence. Breton appelle son recueil modestement « Cahier ». C'est un terme tout à fait modeste pour un recueil qui va révolutionner le XXe siècle. Il est conscient de la valeur exceptionnel de son Cahier, on peut y voir un certain humour, une ironie.

Césaire semble exprimer la volonté de se mettre vis-à-vis du lecteur dans la position du jeune poète qui émerge qui écrit un cahier et non pas une grande oeuvre, cahier où un « je » s'exprime pour raconter son exil et son retour et se mettre dans la position de témoin de cette ville. On note rapidement que ce jeu individuel devient un jeu collectif où il joue avec les pronoms « je » et « nous ». Tous les rêves du cahier racontent les rêves de l'étudiant noir qui rêve de retourner aux antilles qui est loin, en Europe, une fois qu'il est rentré, il prend conscience du paradoxe de son retour et découvre que le pays natal n'existe pas. Les Antilles, ce pays vers lequel on retourne se révèle être invivable, décevant, Césaire déconstruit alors l'exotisme à propos des îles. Le retour coïncide avec une vision horrible de l'espace insulaire. Le retour, c'est la prise de conscience de la souffrance des Antilles. Le poète comprend qu'il s'agit d'un retour fondamentalement implicite, peut-être que le retour au pays natal est toujours impossible et voilà ce qui donne cette prise de conscience, pour résumer ça, le retour c'est toujours la prise de conscience du caractère incomblable de l'exil. Pour celui qui est parti, même au retour, c'est toujours un exilé. Plus rien ne saurait combler l'exilé. Césaire va instaurer son exil personnel dans l'exil du monde, de tous ceux qui souffrent.

Lors de ce voyage il fait plusieurs détours, premier détour : il part dans le monde, à une identification à beaucoup d'autres communautés ; deuxième détour : voyage de la mémoire pour découvrir l'histoire noire et pour dépasser ainsi la solitude et l'enfermement des Antilles. Le poète se construit ainsi. Il est en quête d'une identité ; d'une langue poétique qui se fait dans la violence ; on constate dans le cahier le vocabulaire de la maladie, de l'horreur et de la mort. C'est un champ lexical très présent, on a affaire à un vocabulaire sanglant et on a aussi le récit de la naissance d'un poète, un poète qui dépasse son exil. Dans le cahier, on note le rythme frénétique, une explosion verbale, une accumulation, on note les reprises anaphoriques de « partir » par exemple, ou encore « Au bout du petit matin ». Cette reprise crée dans l'écriture Césairienne un effet de martèlement jusqu'à ce que l'autre entende enfin, de répétition sous forme de litanie.

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