06.07.2009

01 - Littérature d'émergence

Littérature d'émergence – séance première.

 

C'est une littérature mineure, émergente, jeune et post-coloniale. Ces littératures sont la voie de la périphérie par rapport au centre (la France et son égocentrisme). Tout ce qui n'appartient pas à la France est de la périphérie, on a donc une connotation péjorative.

Il existe une autre littérature. Le texte écrit va émerger d'un milieu où la culture orale est dominée, c'est donc une littérature qui demande encore à être reconnue. Cela n'a rien à voir avec l'esthétisme mais avec le pouvoir (ethnocentrisme).

Pour Aimé Césaire, les Antilles sont le centre. C'est la voix des minorités par rapport aux majorités. Aimé Césaire propose sa poésie au centre « France » ; le colonisé par rapport au colonisateur, c'est une sorte de revanche (du domaine historique).

Toni Morrison est victime d'un siècle d'humiliation ce qui lui vaudra de donner une œuvre extrêmement engagée. Il y a des résonances entre Aimé Césaire et Toni Morrison. Ces littératures sont la voix d'un ailleurs jusque là sans voix.

Ces littératures mettent fin aux silences sur la colonisation avec toute la souffrance qu'elle engendre et le mettent au cœur de leurs œuvres, parlant des désastres comme l'esclavage, la traite negrière, l'extermination de peuple.

Ce sont des textes qui permettent à des peuples écrasés d'enfin vivre à travers les oeuvres – ce sont des textes engagés (exemple : littérature kanak, aborigène, maori...).

Aimé Césaire n'est pas un petit poète, c'est un très grand écrivain, poète, mais il ne participe pas à la majorité. Ce n'est pas de la littérature classique, centrale et majoritaire. Il n'a pas encore gagné cette bataille de la transmission, il reste en dehors du corpus classique central.

La littérature d'émergence est aussi l'écriture de la trace. Cette écriture se fonde sur un paradoxe : celui de nommer l'innommable, celui de dire de l'indicible (traite negrière, esclavage...).

Aimé Césaire a beaucoup s'est beaucoup intéressé au thème de la traversée (déportation des nègres, enchaînés, jetés, entassés dans les cales...). Comment trouver les mots pour expliquer la mise à mort de tout un peuple ? La littérature les trouve.

Toni Morrison se bat depuis toujours pour que les blancs des Etats-Unis réécrivent l'histoire de leur pays, écrivent une histoire plus complète, expriment les non-dits. Elle leur reproche de transmettre à leurs enfants – aux blancs – des histoires tronquées.

L'histoire, c'est l'identité.

Les Etats-Unis ont réalisé un chemin absolument énorme (élire un noir en tant que Président : Obama).

Toni Morrison est prix Nobel de littérature. Elle fait partie de l'élite qui a réussi à gagner beaucoup de choses.

Le texte littéraire a comme programme de représenter la mise à mort d'un peuple. C'est l'écrivain Kafkha (Tchèque, Prague) qui écrivait en allemand. Il a le premier utilisé la notion de littérature mineure car il était juif, tchèque, allemand...

D'autres, des philosophes français Deleuze et Guattari y ont aussi réfléchi.

 

La littérature mineure a trois caractères.

  1. Une littérature mineure n'est pas celle d'une lange mineure mais plutôt celle qu'une minorité fait dans une langue majeure. La langue majeure utilisée par un écrivain qui a le projet d'une littérature d'émergence va subir une transformation, celle-ci porte sur la forme.

    Toni Morrison impose par exemple un autre rythme, une autre façon de parler. Aimé Césaire veut retrouver la trace du tamtam. La langue subit donc une transformation formelle (métaphores surprenants, on réinvente la langue).

    Mais cette langue subit aussi une transformation sur le plan de la signification (thématique, contenu). La langue majeure utilisée par cet écrivain ne traite pas des affaires de la majorité mais de celle de la minorité. Mettre en valeurs ces peuples qui ont été mis entre parenthèses.

    Cette langue est totalement mise au service d'autres thèmes qu'elle n'avait pas l'habitude de traiter.

  2. Dans ces littératures, tout est question de politique.

    Dans les littératures classiques, il est surtout question d'affaires familiales et individuelles (ex. Balzac : ce qui compte c'est l'individualité, le « je »). L'expression de cette individualité vient du romantisme (le « je » au centre) et aussi la révolution, la conquête de la place de l'individu.

    Dans les littératures mineures, chaque affaire est individuelle. Mais à la différence de la grande littérature, chaque affaire, destin individuel est raccroché à de la politique.

    Dans les littératures mineures, l'affaire individuelle se trouve grossie pour se connecter à l'histoire collective. On nous raconte un destin en particulier, mais n'est pas déconnecter complètement de l'histoire des noirs.

    Le « je » est le porte-parole d'un « nous » ou d'un « eux » (ceux qui ne sont plus là, ceux qui sont morts lors de ces désastres). C'est inséparable de l'histoire collective.

  3. Dans les littératures mineures, tout prend un aspect de valeur collective. Cela veut dire que l'énonciation individuelle (celui qui dit « je ») ne peut pas être séparée de l'énonciation collective. Dans ces littératures, on vise à éveiller la conscience collective ou nationale, à provoquer un choc, une prise de conscience. La parole émergente qui demande à être reçue est transmise.

    Toni Morrison trouve que le récit des hommes blancs ne parle pas de l'identité Nord Américain. La littérature mineure se trouve comme chargée de cette fonction de l'énonciation collective et même de l'énonciation révolutionnaire. Cette avant-garde est aussi esthétique, pas que révolutionnaire ou politique. C'est un domaine d'expérimentation esthétique. La littérature mineure se conçoit comme une action. Chez Aimé Césaire, le verbe est ACTION, le poète est en avant, il est un guide.

 

Toni Morrison cherche à retrouver le fil de l'histoire.

C 'est Kafkha le premier qui a essayé de décrire les littératures mineures. Elles ne sont pas mineures sur le plan esthétique, ce sont de très grands écrivains.

Jean Bessière travaille sur la notion d'émergence, il rappelle que la notion de littérature d'émergence est plus récente que la notion de littérature mineure. Il faut faire preuve d'une ouverture d'esprit. Ces notions récentes sont liées à la décolonisation.

La notion d'émergence selon Bessière (liée à la décolonisation) signifie à la fois apparition et visibilité (son degré de reconnaissance par les lecteurs, par les éditeurs...).

 

Une œuvre littéraire peut vivre si elle a des lecteurs. Les littératures d'émergence ont beaucoup de difficultés à se faire remarquer. On est éditeur pour se faire de l'argent, des bénéfices... Ils ne parient donc pas sur des œuvres d'émergence, cela n'a rien à voir avec l'esthétique. C'est un vrai problème que la politique littéraire éditoriale. Une œuvre existe que si elle est éditée. Cette littérature est donc confrontée à des difficultés purement matérielles.

Elle a aussi un autre sens, plus esthétique, c'est-à-dire, la manière dont cette oeuvre émergente entreprend de se distinguer. L'écrivain d'émergence va développer un style, une langue à part.

Plus l'oeuvre innove, se distingue, moins elle est apte à séduire un public habitué aux textes classiques. Ce n'est donc pas simple, plein d'obstacles, cette littérature évolue difficilement.

L'enjeu de l'émergence est prioritairement identitaire puisque ce qui émerge est quelque chose par rapport à autre chose qui a atteint la reconnaissance.

Donc la notion d'émergence est une notion relative et comparable (dans les littératures d'émergence on ne cesse de faire le va et vient entre les Antilles et la France).

Donc les littératures émergentes remplissent aussi une fonction polémique car ces littératures-là se concentrent sur la dénonciation du colonialisme.

Ce sont aussi des littératures qui construisent un point de vue particulier (nègre chez Césaire et noir chez Morrison sur l'histoire passée), un point de vue sur l'histoire présente et un point de vue sur l'histoire à venir.

La poésie de Césaire fait marche avant et en même temps elle est une projection vers le futur car il annonce la naissance du nouveau nègre (qui assume son histoire, qui s'ouvre sur les autres qui sont soumis). Un nègre qui va fabriquer son histoire et non qui la subisse. Il partage des valeurs avec l'humanité, la personne humaine.

On a aussi le terme de post-colonial (depuis 1970), cette notion provient de la critique anglophone. Beaucoup plus important : dans le monde anglo-saxon, il n'y a qu'en France où ceci reste très périphérique.

 

Charles Bonn de l'université de Lyon a travaillé sur les littératures en langue française et sur la notion de littérature post-coloniale. Il dit que la littérature post-coloniale n'est pas seulement la littérature postérieure à la colonisation (écrite au moment de l'indépendance et après) mais toute la littérature issue d'espaces géographiques colonisés ou décolonisés.

Cela veut dire que l'on peut écrire une œuvre post-coloniale même si on évolue encore dans un contexte colonisé (exemple : les aborigènes).

Le mot post-colonial n'a pas qu'un sens temporel, il faut le comprendre davantage comme une notion esthétique et thématique (recherche de la trace, recherche de la mise à mort d'un peuple...).

C'est un mode d'écriture qui veut se créer un espace de signification, on parle beaucoup de scénographie. Un espace de signification propre et qui exhibe (qui affiche) son refus de la signification dominante. On propose une réécriture de l'histoire (Aborigènes, kanak, sénégalais...). Il s'agit de solder les comptes de la colonisation.

 

Selon un autre écrivain, Franz Fanon, auteur du portrait du colonisé, cet auteur engagé considère ces littératures comme une manière de sortir de la culture blanche (pensée unique et envahissante, dominante). Le texte post-colonial se distingue par sa subversion (utiliser l'humour, l'ironie...). C'est-à-dire que ce texte post-colonial se qualifie par le bouleversement de sa norme (elle est toujours formelle et thématique).

Aimé Césaire a été propulsé par le surréalisme d'André Breton. On a cette révolte surréaliste quand il est étudiant, il fonde une revue à Paris pour avoir un espace d'expression. Ils se sont fait entendre à leur manière. Puis il rencontre A. Breton ; grâce à lui, Aimé Césaire a pu éditer son Cahier d'un retour au pays.

 

Les littératures d'émergences sont plus en avance que les autres littératures instituées, notamment sur le plan esthétique. L'émergence s'entend alors au sens d'une innovation, d'un renouvellement esthétique.

L'écrivain tchèque/français Kundera Milan note l'extrême richesse esthétique de ces littératures. Il parle en particulier des littératures de la Martinique et de Haïti.

Kundera note que ces espaces là qui ont connu l'oubli, le non-dit deviennent un théâtre de rêves grâce à l'audace de leurs écrivains.

Les martiniquais, par exemple, se nourrissent de conteurs populaires.

Kundera dit : « La poétique de leurs romans était tout à fait original. Le rêve, la magie, la fantaisie y jouaient un rôle exceptionnel. » Kundera conclut que cette poétique est importante non seulement pour ces îles (Martinique, Haïti ou même îles du Pacifique) mais aussi pour l'art moderne du roman.

 

Aimé Césaire.

Les enjeux identitaires et politiques de ce mouvement littéraire très important qu'est la négritude.

Le terme négritude apparaît en 1939 dans le Cahier d'un retour au pays natal d'Aimé Césaire. Il est déjà présent cependant dès 1934 (cinq ans auparavant) dans un article de la revue de L'Etudiant Noir, une revue fondée par Césaire, Senghor et Damas. Ces étudiants noirs se retrouver à Paris dans une situation délicate ; Césaire arrive de Martinique, Senghor vient du Sénégal et Damas, des Antilles.

Ils se retrouvent confrontés à une société occidentale raciste qui considère que ces propres valeurs sont des valeurs absolues qui ne reconnaissent pas de place ni de légitimité à d'autres expressions et valeurs venu d'ailleurs.

Ces étudiants décident alors de lutter contre l'aliénation et de réhabiliter les valeurs de colonisé. La négritude apparaît alors comme un action d'affirmation identitaire et culturelle au sens large, elle correspond à un nouveau discours qui se construit par opposition au discours des colonisateurs.

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