02.07.2009
Analyse du Prologue d'Atala de Chateaubriand
Prologue
Atala
La France possédait autrefois dans l'Amérique septentrionale un vaste empire, qui s'étendait depuis le
Labrador jusqu'aux Florides, et depuis les rivages de l'Atlantique jusqu'aux lacs les plus reculés du haut
Canada.
Quatre grands fleuves, ayant leurs sources dans les mêmes montagnes, divisaient ces régions
immenses : le fleuve Saint−Laurent, qui se perd à l'est dans le golfe de son nom ; la rivière de l'Ouest, qui
porte ses eaux à des mers inconnues ; le fleuve Bourbon, qui se précipite du midi au nord dans la baie
d'Hudson, et le Meschacebé [Vrai nom du Mississippi ou Meschassipi. (N.d.A.)] qui tombe du nord au midi dans le golfe du
Mexique.
Ce dernier fleuve, dans un cours de plus de mille lieues, arrose une délicieuse contrée, que les habitants
des Etats−Unis appellent le nouvel Eden, et à laquelle les Français ont laissé le doux nom de Louisiane. Mille
autres fleuves, tributaires du Meschacebé, le Missouri, l'Illinois, l'Akanza, l'Ohio, le Wabache, le Tenase,
l'engraissent de leur limon et la fertilisent de leurs eaux. Quand tous ces fleuves se sont gonflés des déluges
de l'hiver, quand les tempêtes ont abattu des pans entiers de forêts, les arbres déracinés s'assemblent sur les
sources. Bientôt la vase les cimente, les lianes les enchaînent, et des plantes, y prenant racine de toutes parts,
achèvent de consolider ces débris. Charriés par les vagues écumantes, ils descendent au Meschacebé : le
fleuve s'en empare, les pousse au golfe Mexicain, les échoue sur des bancs de sable, et accroît ainsi le nombre de ses embouchures. Par intervalles, il élève sa voix en passant sur les monts, et répand ses eaux débordées autour des colonnades des forêts et des pyramides des tombeaux indiens ; c'est le Nil des déserts. Mais la grâce est toujours unie à la magnificence dans les scènes de la nature : tandis que le courant du milieu entraîne vers la mer les cadavres des pins et des chênes, on voit sur les deux courants latéraux remonter, le long des rivages, des îles flottantes de pistia et de nénuphar, dont les roses jaunes s'élèvent comme de petits pavillons. Des serpents verts, des hérons bleus, des flamants roses, de jeunes crocodiles, s'embarquent passagers sur ces vaisseaux de fleurs et la colonie, déployant au vent ses voiles d'or, va aborder endormie dans quelque anse retirée du fleuve.
Les deux rives du Meschacebé présentent le tableau le plus extraordinaire. Sur le bord occidental, des
savanes se déroulent à perte de vue ; leurs flots de verdure, en s'éloignant, semblent monter dans l'azur du
ciel, où ils s'évanouissent. On voit dans ces prairies sans bornes errer à l'aventure des troupeaux de trois ou
quatre buffles sauvages. Quelquefois un bison chargé d'années, fendant les flots à la nage, se vient coucher,
parmi de hautes herbes, dans une île du Meschacebé. A son front orné de deux croissants, à sa barbe antique
et limoneuse, vous le prendriez pour le dieu du fleuve, qui jette un œil satisfait sur la grandeur de ses ondes
et la sauvage abondance de ses rives.
Telle est la scène sur le bord occidental ; mais elle change sur le bord opposé, et forme avec la première
un admirable contraste. Suspendus sur le cours des eaux, groupés sur les rochers et sur les montagnes,
dispersés dans les vallées, des arbres de toutes les formes, de toutes les couleurs, de tous les parfums, se
mêlent, croissent ensemble, montent dans les airs à des hauteurs qui fatiguent les regards. Les vignes
sauvages, les bignonias, les coloquintes, s'entrelacent au pied de ces arbres, escaladent leurs rameaux,
grimpent à l'extrémité des branches, s'élancent de l'érable au tulipier, du tulipier à l'alcée, en formant mille
grottes, mille voûtes, mille portiques. Souvent, égarées d'arbre en arbre, ces lianes traversent des bras de
rivière sur lesquels elles jettent des ponts de fleurs. Du sein de ces massifs le magnolia élève son cône
immobile ; surmonté de ses larges roses blanches, il domine toute la forêt, et n'a d'autre rival que le palmier,
qui balance légèrement auprès de lui ses éventails de verdure.
Une multitude d'animaux placés dans ces retraites par la main du Créateur y répandent l'enchantement et
la vie. De l'extrémité des avenues on aperçoit des ours, enivrés de raisins, qui chancellent sur les branches des
ormeaux ; des cariboux se baignent dans un lac ; des écureuils noirs se jouent dans l'épaisseur des feuillages ; des oiseaux moqueurs, des colombes de Virginie, de la grosseur d'un passereau, descendent sur
les gazons rougis par les fraises ; des perroquets verts à têtes jaunes, des piverts empourprés, des cardinaux
de feu, grimpent en circulant au haut des cyprès ; des colibris étincellent sur le jasmin des Florides, et des
serpents−oiseleurs sifflent suspendus aux dômes des bois en s'y balançant comme des lianes.
Si tout est silence et repos dans les savanes de l'autre côté du fleuve, tout ici, au contraire, est
mouvement et murmure : des coups de bec contre le tronc des chênes, des froissements d'animaux qui
marchent, broutent ou broient entre leurs dents les noyaux des fruits ; des bruissements d'ondes, de faibles
gémissements, de sourds meuglements, de doux roucoulements, remplissent ces déserts d'une tendre et
sauvage harmonie. Mais quand une brise vient à animer ces solitudes, à balancer ces corps flottants, à
confondre ces masses de blanc, d'azur, de vert, de rose, à mêler toutes les couleurs, à réunir tous les
murmures, alors il sort de tels bruits du fond des forêts, il se passe de telles choses aux yeux, que j'essayerais
en vain de les décrire à ceux qui n'ont point parcouru ces champs primitifs de la nature.
Présentation du prologue d'Atala, de Chateaubriand.
Ce texte amalgame les souvenirs du voyageur avec des éléments fictifs et le résultat est étonnant à la fois parce que le travail de l'imagination est très puissant et qu'il est très bien documenté. Il y est allé avec des ouvrages d'explorateurs à la main. Il avait des relations, des textes qui relataient ce que les explorateurs des années précédents avaient déjà vu, particulièrement la partie est du Mississipi. On a un texte de jeunesse composé de tableaux. Et c'est justement ce que nous allons voir.
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La précision géographique et l'abstraction temporelle
Ce prologue met en place une description complète et dotée d'une précision extrême de la part de Chateaubriand. La description commence par ailleurs par une mise en forme du cadre spatiale : nous sommes en Amérique. On a là un premier clin d'œil au vécu de Chateaubriand mais nous y reviendrons en dernière partie. On remarque avec quelle précision il localise l'Empire français. On note également l'occurrence « autrefois » qui induit une localisation temporelle plutôt abstraite.
On dénote avec quelle précision il connait les noms des nombreux fleuves ce qui nous permet de nous faire une idée précise des lieux. Chateaubriand nous transporte dans un lieu exotique qu'il connait dans les moindres détails (« fleuve St. Laurent », « la baie d'Hudson... »). Il énonce « mille autres fleuves » et commence à les nommer comme s'il pouvait tous les énumérer. Il parle ainsi de la croissance du fleuve par les pluies et les désastres écologiques en fin connaisseur, pensons alors que Chateaubriand, pendant son séjour en Amérique à un jour put contempler de ses propres yeux ces aléas naturels. Chateaubriand personnifie quelques peu sa description du fleuve (« il élève sa voix » ; « mais la grâce est toujours unie à la magnificence dans les scènes de la nature ») ; on a un véritable panégyrique de la sublimation naturelle. Plus encore, la présentation d'un majestueux paysage à la limite de l'idylle, pensons surtout à la longue énumération : « des serpents verts, des hérons bleus, des flamants roses... ». Les créatures du fleuve semblent vivre en parfaite harmonie avec leur environnement. « Vous le prendriez pour le dieu du fleuve » ; il n'y a de dieu ici que les puissantes bêtes du Meschacebé, le bison en question est personnifié, il n'est question ici d'aucune religion.
De plus, la forêt n'a de seul maître et de seuls rivaux que les arbres entre eux. L'auteur nous y décrit comme un enchantement répandue par les animaux du Créateur ; notons qu'il fait ici usage de l'occurrence « Créateur » plutôt que Dieu afin de privilégier la nuance sensible du créateur à l'origine de toute cette idylle. On a par suite une énumération d'espèces différentes, indiquant une faune très riche et toujours très bien connu de Chateaubriand.
On a donc une grande précision géographique : nous sommes dans une Amérique à l'effervescence naturelle et où une activité sauvage en émoi fait parler de sa beauté en suscitant l'admiration.
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Un prologue proche de la poésie
Ce prologue se veut également d'inspiration très poétique avec une prose écrite dans un style assez soutenu et lancinant indiquant un certain lyrisme sauvage. La diversité des couleurs peut rappeler celles d'un arc-en-ciel et nous rapproche immédiatement d'un paysage fantasque, si ce n'est celle d'un romantisme naturel, sauvage ; le décor de toutes les scènes d'une littérature exotique. Par delà la personnification de la nature, le ton élogieux de l'auteur y évoque une « grâce » et une « magnificence ». On a là une véritable représentation artistique, c'est « le tableau le plus extraordinaire » ; l'occurrence tableau nous renvoyant alors à une œuvre de maître ; renvoyons-nous alors à l'occurrence « Créateur » désignant le Grand Architecte de toute cette « magnificence ». Pléthore figures de rhétoriques ajoutent à l'impression poétique de cette description fantasque, de ce paysage naturel tant apprécié par Chateaubriand. Le bison personnifié traversant la rive nous paraît être un vieux sage, un grand ancien meurtri par la sagesse des eux ; sans doute est-ce une référence aux puissants chefs indiens qui vivent dans cette nature qui semble éternelle. Par ailleurs, « la sauvage abondance » induit clairement une terre riche, la terre d'Amérique pleine de promesses économiques et de perspectives d'avenir pour les colons et les futurs explorateurs, au détriment des indiens. Il parle également des parfums de la rive adverse, des odeurs traînant sur les roches et sur les montagnes, entre les sentiers. La présence des odeurs sauvages en adéquation avec le reste du « tableau extraordinaire » nous donne à bien mieux imaginer la scène décrite par l'auteur dans toute sa dimension sensorielle. Chateaubriand nous donne à nous servir de nos sens à l'imagination des sensations décrites. Il personnifie davantage encore les végétaux qui « s'entrelacent au pied de ces arbres », « s'élancent de l'érable au tulipier » ; les seuls habitants de cette vaste forêt sont les arbres eux-mêmes et vivent en harmonie ; on a alors une impression de sérénité et d'apaisement inégalable. L'ouïe y trouve aussi son compte puisque dans le dernier paragraphe nous est décrit les murmures des animaux et les cris des oiseaux. On a un véritable orchestre, une symphonie de la nature : « des bruissements d'ondes, de faibles gémissements, de sourds meuglements, de doux roucoulements » et dans un tout harmonieux comme décrit par « une tendre et sauvage harmonie ». Toutes les couleurs évoquées alors, « ces masses de blanc, d'azur, de vert, de rose, à mêler toutes les couleurs, à réunir tous les murmures » induisent un rêve, un songe ; Chateaubriand nous décrit par delà une idylle le caractère d'un songe, un décor qui se veut être une illusion mais qui n'est que le reflet de la vision de Chateaubriand que lui-même a su contempler et retranscrire d'un point de vue poétique.
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Un point de vue autobiographique
Ce prologue comporte également une part d'autobiographie non négligeable. Le fait que Chateaubriand connaisse aussi bien tous ces noms de fleuves indique clairement qu'il n'est pas étranger à cet état ; plus encore il l'a parcouru et y a vécu assez longtemps pour y être artistiquement influencé ; sa littérature se veut exotique et il est en admiration devant les somptueux paysages de cette Amérique qu'il a un jour découvert. On relève alors toutes les occurrences témoignant de l'admiration de ce panégyriste, comme « magnificence », « admirable », « délicieuse contrée », « doux nom de Lousiane », « tableau le plus extraordinaire », et les longues descriptions aux aspects poétiques sont bien plus que significatifs : ils traduisent clairement la volonté de l'auteur de retranscrire ce paysage merveilleux sous une forme littéraire afin de permettre son partage. La diversité des espèces décrite par Chateaubriand montre sa connaissance des lieux et encore et toujours son admiration devant ces symphonies animales et ses danses végétales. Il aura vécu une année dans les forêts d'Amérique du Nord, ce qui lui aura inspiré ces créations littéraires. On dénote par ailleurs une certaine modestie puisqu'il termine alors sur « j'essayerais en vain de les décrire à ceux qui n'ont point parcouru ces champs primitifs de la nature » ; pensant alors que son entreprise est vaine il s'adonne toutefois à sa tâche afin d'en décrire le mieux ce moment de sa vie où les paysages semblaient être rêvés et les animaux les seuls dieux existants.
23:39 Publié dans Fac - Histoire de la littérature française du XIXe | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note



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